De la durabilité dans les supply chains : une approche socio-technique par la performativité

Par Manal WEHBI SLEIMAN

Introduction

La durabilité est aujourd’hui devenue un pilier stratégique pour les industries confrontées aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Dans les chaînes d’approvisionnement la durabilité ne se limite pas à l’adoption de normes ou de labels : elle suppose une transformation profonde des discours, des pratiques opérationnelles et des mesures de performance. On observe que les entreprises mettent en avant des politiques RSE, des rapports extra-financiers, des engagements ESG, en parallèle de modifications dans les modes de production, dans les relations avec les fournisseurs, ou encore dans le pilotage des flux logistiques. Ainsi, souvent des questions se posent sur la façon dont le discours (ce que l’on dit, ce que l’on prescrit) s’incarne dans le faire, dans les dispositifs matériels, les routines, et sur la manière suivant laquelle la performance (ce qui est mesuré, évalué) complète ce processus pour produire une réalité durable.

C’est dans cette perspective, dans les industries désireuses de rendre leur supply chain durable, un écart entre ce qui est déclaré comme des discours normatif et engagements et ce qui est pratiqué, voire les réelles transformations, et ce qui est évalué en indicateurs de performance pourrait avoir lieu. C’est ainsi que face à cette réalité qu’une interrogation nécessaire se pose sur la manière dont les notions de performativité et de performation interagissent avec la performance pour créer une réalité sociale durable. Et une question dès lors se pose : serait-il possible de considérer/confirmer que les dispositifs discursifs normatifs (performativité), et leur incarnation dans des pratiques concrètes (performation), en interaction avec les mécanismes de performance, favorisent-ils une supply chain durable réellement effective ?

Pour répondre à cette question, il nous semble essentiel de mettre la lumière sur les caractéristiques de ces trois notions ci-citées, à savoir la performativité, la performation et la performance, et étudier l’articulation étroite entre flexibilité interprétative et infrastructure dans la co-construction de la durabilité dans le domaine de la supply chain. 

La performativité dans tous ses états

Les analyses qui ont été menée en matière de performativité scientifique montrent un intérêt à une performativité qu’on nomme la performativité institutionnelle. Denis (2006) stipule que la théorie de l’acteur-réseau (Latour, 2006) et les travaux en la matière montrent un véritable « programme performatif » qui s’est constitué. Cela trouve sa source dans un ouvrage coordonné par M. Callon sur la science économique (Callon, 1998b). L’intérêt a été accordé particulièrement aux dispositifs techniques qui augmentent le potentiel performatif des énoncés théoriques. La notion de performativité se trouve ainsi présente dans la science, mais aussi les innovations technologiques qu’elle participe à élaborer. Aussi, Callon (1998) accorde de l’importance aux effets des discours scientifiques sur le fonctionnement économique. Selon lui, le discours scientifique économique ne décrit pas une économie préexistante mais il fait naître cette économie. Les sciences économiques performent l’économie. Dans ce sens, elles créent les phénomènes qu’elles décrivent. Sa conception de la performativité se détache d’une définition purement langagière de la performativité puisque que, pour lui, une dimension matérielle s’impose dès qu’il s’agit de la performativité. Dans cette perspective, Mackenzie et Callon trouvent que la performativité des énoncés s’accomplit lorsque ces énoncés arrivent à durer et à s’inscrire dans le monde par l’intermédiaire d’objets et de dispositifs techniques complexes (Denis, 2006).

Dans cette perspective, on peut dire que de la performativité des sciences économiques s’exprime lorsque la construction et le maintien s’avèrent indissociables de savoirs experts ou de dispositifs issus des sciences économiques. Alors, la constitution du monde dépend constamment de l’intervention des pratiques scientifiques et pratiques techniques. Celles-ci en s’efforçant de représenter le monde, elles le constituent également. En abordant ces objets, la sociologie économique considère que les pratiques scientifiques et techniques interviennent constamment dans la constitution du monde qu’elles s’efforcent de représenter. Dans ce sens, Muniesa et Callon (2009) considèrent que performer constitue une action et un travail collectif. C’est pourquoi ils insistent sur le terme de performation. Ils insistent ainsi sur les entités humaines et non humaines dans la construction du monde. Les facteurs humains, techniques ou discursifs sont à prendre donc en considération dans l’analyse de la construction de la réalité.

Performativité scientifique, performation et performance dans la co-construction de la notion de durabilité

Tout d’abord, la performativité désignant alors le pouvoir des discours, normes, référentiels et modèles à produire ce qu’ils décrivent et inspirée des travaux d’Austin sur les actes de langage (1970), de Butler dans ses œuvres sur l’identité et le genre (1988-2004), et des théories socio-économiques de Callon et Muniesa (2008), insiste sur l’effet génératif du discours : un standard RSE ou un référentiel ESG ne se contente pas de sanctionner ou de mesurer, mais induit des comportements, des attentes et des légitimités nouvelles. Dans ce contexte, les travaux de Manal Wehbi Sleiman, notamment « Sens et performativité dans les discours de RSE » (Wehbi Sleiman et al, 2020), montrent comment les entreprises et les organisations utilisent les discours RSE pour créer un effet voulu dans et par le texte et mettre en œuvre la performativité dans le but d’orienter le sens, mobiliser la légitimité, et amener non seulement à faire mais à « faire mieux » dans les rapports dont souvent la durabilité constitue une thématique essentielle et centrale.

Ensuite, la performation renvoyant à la traduction concrète de la performativité insiste sur les modalités par lesquelles les discours, normes et standards sont incarnés dans les pratiques organisationnelles, technologiques et matérielles. L’adoption de systèmes de traçabilité carbone, la sélection de fournisseurs selon des critères sociaux et environnementaux, la reconfiguration logistique pour réduire les émissions en sont des témoins au seins des entreprises. C’est dans ces opérations quotidiennes que la durabilité matérielle son seulement peut se construire, mais aussi se tester, voir se négocier.

Vient enfin, dans ce cadre, la performance qui est le système d’indicateurs, de mesures, d’évaluations (quantitatives ou qualitatives) pour permettre de rendre visible, comparable et contrôlable ce que la performation produit. Performance sociale, environnementale, économique : taux de CO₂, part de matériaux recyclés, conditions de travail chez les fournisseurs en sont, bien évidemment entre autres, des exemples. De ce fait, on peut constater que la performance assure la rétroaction entre ce qui est prescrit (performativité), ce qui est fait (performation), et la légitimation ou le renforcement de ces actions (ou inversement leur remise en question).

Pour une interaction et création de la réalité sociale dans la supply chain durable

Ainsi on constate comment une boucle de rétroaction s’installe dès qu’il s’agit d’un processus de performativité : Le discours normatif (performativité) légitime des mesures de performation ; les résultats de performance alimentent ou modifient les discours et peuvent conduire à de nouveaux standards. Cela peut se traduire dans le domaine de la supply chain. Parce que l’articulation entre performativité et performance peut prendre alors tout son sens : la première donne sens et légitimité à l’action, la seconde en évalue la portée et la cohérence. Ensemble, elles contribuent à construire une supply chain durable non pas comme un idéal abstrait, mais comme une réalité socio-technique performée, continuellement (re)produite par les interactions entre discours, acteurs et dispositifs.

Certes, la légitimité (Laré et al, 2023) demeure un pivot que confèrent les discours performatifs. Elle est indispensable pour que les acteurs acceptent de s’impliquer, d’adopter les nouvelles pratiques, de changer les relations fournisseurs, d’investir dans des technologies durables. Cependant, sans cette légitimité, le risque est que le discours reste verbal, la performation bloquée ou superficielle, et la performance peu convaincante. C’est ainsi que la création de réalité sociale demeure véhiculée par cette interaction performativité-performation-performance produisant une réalité sociale et durable, c’est-à-dire une chaîne d’approvisionnement dans laquelle les normes écologiques et sociales ne sont pas seulement affichées mais incarnées, intégrées dans les routines, les relations, les structures de pouvoir et les instruments de gestion.

Force de constater alors que la performativité fournit les cadres discursifs, normatifs et légitimes ; la performation les traduit en action et configuration opérationnelle ; et la performance évalue, valide, renforce ou éventuellement disqualifie cette traduction. Sans l’un de ces trois piliers, la durabilité reste partielle, symbolique ou inefficace.

Conclusion

L’analyse de la performativité, de la performation et de la performance dans le champ de la supply chain durable permet de comprendre que la durabilité ne se réduit pas à un ensemble d’outils techniques ou d’indicateurs, mais qu’elle résulte d’un processus socio-discursif et organisationnel complexe. Les discours normatifs, les référentiels RSE et les standards ESG (performativité) agissent comme des cadres d’orientation qui produisent la réalité qu’ils énoncent, en donnant un sens et une légitimité aux actions entreprises. Ces prescriptions ne prennent toutefois forme qu’à travers la performation, c’est-à-dire leur traduction dans les pratiques, les technologies, les relations inter-organisationnelles et les dispositifs matériels qui composent la supply chain. Enfin, la performance vient ancrer et évaluer ces transformations, en rendant visibles et mesurables les effets de la durabilité, tout en réajustant les cadres normatifs initiaux.

Ainsi, la supply chain durable émerge comme un espace de co-production entre discours, pratiques et mesures, où le dire et le faire se renforcent mutuellement. La complémentarité entre performativité et performance, médiée par la performation, crée une dynamique réflexive qui contribue à la constitution d’une réalité sociale partagée et légitime. Dans cette perspective, la durabilité apparaît moins comme un état final que comme un processus continuellement performé et réaffirmé par les acteurs, les outils et les normes qui la façonnent.

Bibliographie

  • Callon M. (1998b). « Introduction: The embeddedness of economic markets in economics », The Laws of the Larkets. M. Callon. Oxford, Backwelle Publischers, p. 1-57.
  • Callon M. (2007). « What Does It Mean to Say that Economics is Performative? », in D. Mackenzie, F. Muniesa & L. Siu (eds), Do Economists Make Markets? On the Performativity of Economics, Princeton, NJ: Princeton University Press, p. 311-357.
  • Denis J. (2006). « Les niveaux visage de la performativité », Performativité : relecture et usage d’une notion frontière, pp. 8-24.
  • Laré A., Wehbi Sleiman M., Martinez F. (2023). « Les exigences en matière de développement durable dans la gestion d’une entreprise d’un pays en voie de développement : Entre discours déontique et action délibérée – Une étude de cas », Recherche en Sciences de Gestion, 2023, n° 155, pp. 279 à 314.   
  • Latour, B., (2006), Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, Coll. « Armillaire ».
  • Muniesa F., Callon M. (2008). La performativité des sciences économiques. CSI Working Pepers Series 010. Halshs-00258130.
  • Wehbi Sleiman M., Aloui A., Baruel Bencherqui D. (2020). « Sens et performativité dans les discours de RSE », Recherches en Sciences de Gestion, 2020/2, n° 137, pp. 369-396.

Laisser un commentaire

Retour en haut