JO d’hiver 2026 : Milan-Cortina à l’épreuve de la durabilité

Par Rafah AKOUM, Enseignante Chercheuse en Management, Sports Management School

Le 6 février 2026, l’Italie ouvre une nouvelle page olympique avec Milan-Cortina. Ces Jeux d’hiver sont présentés comme ceux de « l’ère nouvelle » du Comité international olympique (CIO), censée privilégier la sobriété et la responsabilité environnementale. La candidature italienne promettait même « les Jeux d’hiver les plus respectueux de l’environnement jamais organisés », mais à l’approche de la cérémonie d’ouverture, le tableau apparaît plus contrasté.

Que signifie une durabilité olympique ?

Avant tout verdict, clarifions les termes. La durabilité des Jeux Olympiques repose sur trois piliers : réduction des empreintes écologique, carbone et matérielle ; justice sociale ; efficacité économique. Aligné avec l’Agenda 2020+5 du Comité International Olympique, elle s’ancre dans l’économie circulaire – réduire, réutiliser, recycler, réguler et compenser les dommages au capital naturel. Dans cette logique, les dimensions environnementales doivent être évaluées avant toute décision de candidature.

Deux lectures, deux diagnostics

Cette définition ouvre deux lectures possibles, qui conduisent à deux diagnostics distincts. Si la durabilité est entendue comme le fait de « faire mieux que les éditions précédentes », alors Milan-Cortina 2026 peut être considéré comme un progrès. Après Sotchi 2014 et ses 34 milliards d’euros d’infrastructures pharaoniques, Pyeongchang 2018 et ses montagnes transformées, ou Pékin 2022 et son recours intégral à la neige artificielle, l’Italie fait figure d’amélioration relative.

Mais si la durabilité est définie comme le respect des limites planétaires et la prise en compte de l’ensemble des enjeux environnementaux, sociaux et économiques, le constat devient plus sévère. Les points d’amélioration restent nombreux et les paradoxes fragilisent la promesse initiale.

Sobriété revendiquée et dispersion géographique

Le principal argument avancé par les organisateurs repose sur la réutilisation de 90 % des infrastructures existantes. Les sites d’Anterselva pour le biathlon, du Val di Fiemme pour le ski nordique, de Cortina d’Ampezzo et Bormio pour le ski alpin, ou encore de Livigno pour le snowboard et le freestyle accueillent déjà des compétitions internationales.
À Milan, les sports de glace se dérouleront au Forum, transformé en patinoire, tandis qu’une structure temporaire sera installée dans un palais des congrès pour le patinage de vitesse, afin d’éviter une installation coûteuse après les Jeux. Comme le résume Diana Bianchedi, chargée des questions environnementales et d’héritage au sein du comité d’organisation : « Nous n’avons pas construit les Jeux sur le territoire, mais nous sommes partis de ce que le territoire nous donnait pour les construire ».
Cette stratégie a une conséquence directe : les Jeux ne sont pas organisés autour de deux pôles classiques glace/ville et neige/montagne, mais répartis sur six « clusters », parfois distants de plusieurs centaines de kilomètres, avec Milan comme capitale du patinage et du hockey.

Mobilité et émissions de transport

Cette dispersion géographique constitue un enjeu central. Elle multiplie les déplacements des spectateurs, des équipes et des médias, augmentant mécaniquement les émissions de gaz à effet de serre. Malgré les liaisons annoncées, on propose de choisir un cluster et d’y rester, ce qui souligne la complexité structurelle du modèle retenu.
Le plan de mobilité est pourtant présenté comme un héritage positif, avec des routes et des voies ferrées améliorées. Les organisateurs mettent en avant les trains Frecciarossa et Italo, ainsi que des navettes spécialisées reliant les gares aux stations. Sur le papier, l’orientation valorise les transports publics, mais les paradoxes réapparaissent à mesure que l’on examine la réalité.

Un contexte alpin fragilisé

Le débat prend une dimension plus préoccupante lorsqu’on considère la situation écologique des Alpes. Sur les cinq dernières années, l’Italie a perdu 265 stations de ski et la France plus de 180, sous l’effet du réchauffement climatique et de la baisse de l’enneigement.
Un événement destiné à promouvoir les sports d’hiver est ainsi organisé dans des territoires où les conditions hivernales se dégradent rapidement. La raréfaction de la neige impose un recours massif à la neige artificielle. Ce paradoxe est au cœur des critiques.

Le point noir : la piste de bobsleigh de Cortina

Le symbole le plus net de ces contradictions réside dans la construction d’une nouvelle piste de bobsleigh, luge et skeleton à Cortina d’Ampezzo, estimée à plus de 120 millions d’euros. Décidée tardivement à l’initiative du gouvernement Meloni, cette option relève davantage de considérations politiques que sportives. Elle a été préférée à l’utilisation, pourtant encouragée par le CIO, de pistes déjà actives à proximité, notamment à Innsbruck en Autriche ou à St Moritz en Suisse, suscitant de vives critiques.

Pourquoi un tel scandale ? Parce que l’Italie compte à peine une cinquantaine de pratiquants de ces sports (bobsleigh, luge, skeleton). Investir 120 millions d’euros pour accueillir quelques jours de compétition dans un sport qui compte si peu de pratiquants relève de l’aberration écologique.

Pire encore, les deux pistes italiennes préexistantes illustrent le problème : celle de Cortina d’Ampezzo, utilisée aux JO 1956, a été fermée en 2008 en raison de coûts d’entretien trop élevés. Celle de Cesana, construite pour Turin 2006 à plus de 110 millions d’euros, a été abandonnée en 2011 pour les mêmes raisons. Construire une troisième piste, sachant que les deux précédentes ne sont plus utilisées, relève de la leçon non apprise.

Transparence, coûts et sponsors polluants

Plusieurs observateurs dénoncent un manque de transparence. Le collectif Open Olympics 2026 affirme que 60 % des projets n’auraient pas fait l’objet d’études environnementales avant le lancement des travaux, en raison de procédures simplifiées mises en place au nom de l’« impératif olympique ». Les structures organisatrices contestent ces chiffres.

Sur le plan financier, la Cour des comptes italienne a alerté en novembre 2025 sur les risques de dépassement de budget. Le déficit du comité d’organisation, supérieur à 150 millions d’euros, a nécessité une intervention de l’État via un décret-loi spécial Sport. Les surcoûts concernent notamment la piste de bobsleigh, l’Arena Santa Giulia et le village olympique. La facture finale est estimée entre 5,2 et 6 milliards d’euros.

Une empreinte carbone massive sous-estimée par les organisateurs

Selon le rapport « Olympics Torched », publié en janvier 2026 par le New Weather Institute et Scientists for Global Responsibility, les organisateurs évaluent l’empreinte carbone des Jeux en se concentrant essentiellement sur les émissions liées à la construction et à la rénovation des infrastructures sportives, aux déplacements internationaux des athlètes, des délégations et des spectateurs, ainsi qu’à l’ensemble de la logistique nécessaire au déroulement de l’événement. En particulier, les déplacements aériens des spectateurs représentent une part majeure de cette empreinte, dans un contexte où l’aviation reste l’un des modes de transport les plus émetteurs de gaz à effet de serre.​ Or cette estimation officielle laisse de côté un volet déterminant : les émissions induites par les partenaires commerciaux des Jeux. D’après le rapport, trois sponsors majeurs – le groupe énergétique Eni, le constructeur automobile Stellantis et la compagnie ITA Airways – génèrent à eux seuls des émissions supplémentaires d’environ 40% par rapport au total des émissions liées aux activités officiellement prises en compte dans le bilan climatique des Jeux olympiques d’hiver.

Paris 2024 en arrière-plan

Paris 2024 apparaît comme une référence récente, avec une stratégie d’économie circulaire, une limitation des infrastructures permanentes et un objectif de réduction de l’empreinte carbone. Cette réussite repose sur une forte planification et un héritage social identifié.
Milan-Cortina reprend une partie de ces recettes, mais se heurte à des contraintes propres aux Jeux d’hiver : dépendance à la neige, pression sur l’eau, fragilité des milieux montagnards et équipements très spécialisés.

Conclusion : un progrès, mais une durabilité contestée

Milan-Cortina 2026 incarne un paradoxe. Oui, ces Jeux marquent un progrès relatif par rapport aux éditions précédentes. Non, ils ne répondent pas pleinement à une conception exigeante de la durabilité, compatible avec l’urgence climatique.

Au-delà du cas italien, une question plus radicale s’impose : peut-on encore organiser des Jeux d’hiver durables dans un contexte de crise climatique, ou faut-il reconnaître que le modèle actuel atteint ses limites ?

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