L’emploi un bouclier pour lutter contre les violences conjugales ?

Par Jihane CHAARI et Sophie LEBLANC, chercheuses en sciences de gestion, ISTEC Business School

Cet article nuance l’idée simpliste qu’un emploi vaut systématiquement protection. L’emploi peut aider, mais seulement si le contexte sécurise la femme et si les organisations reconnaissent la violence comme un facteur professionnel. La convention 190 de l’Organisation International du Travail, finalement ratifiée en France le 12 avril 2023, près de quatre ans après son adoption, pose que les violences domestiques ne relèvent plus du privé dès qu’elles mettent en danger le maintien dans l’emploi, la santé ou la sécurité au travail. L’OIT invite donc les États et les organisations à mettre en place des dispositifs spécifiques pour protéger les personnes victimes de violences conjugales.

Le travail, un appui (trop) fragile face aux violences conjugales ?

Les associations qui soutiennent les femmes victimes de violences rappellent que l’accès à l’emploi est central. Avoir ou conserver un travail cons<tue souvent la condition première pour qu’elles puissent reprendre la main sur leur vie. Cependant, on ne peut pas se contenter de penser que le fait pour une femme de travailler la protège forcément des violences. L’emploi peut aider, mais il ne cons<tue pas en soi une garantie de sécurité. Car, les violences conjugales impactent directement le travail des personnes qui en sont victimes, retard, absences, présentisme, productivité dégradée voire abandon de poste. Les violences conjugales se prolongent sur le lieu de travail, les victimes peuvent être empêchées d’aller travailler, menacées, épiées et harcelées, elles vont braver plusieurs formes de violences afin de maintenir ce qui est parfois le dernier lieu de sociabilisation. Par ailleurs, il existe de vrais cumuls. Une femme qui subit des violences dans son couple a plus de risques d’en subir au travail, et l’inverse est vrai aussi. Une minorité de femmes se retrouvent sans espace de répit, ni au travail ni à la maison.

La parole des victimes étouffée dans les organisations

Des initiatives ont émergé au sein de certaines organisations pour soutenir et accompagner les victimes vers la sortie de violence pour autant le sujet reste tabou voire stigmatisant. Anaïs nous confie « quand j’en ai parlé à mes collègues plusieurs m’ont dit on n’arrive pas à croire qu’avec ton caractère tu sois victime de violences conjugales… comme s’il y avait un profil de femme victime… ». La peur d’être stigmatisée au sein des collectifs de travail reste très présente comme le souligne Bérangère « Quand t’es cadre supérieure tu te vois dire mon mec me frappe ?… Mon mec est ingénieur… il est connu et reconnu…j’ai mis 6 ans avant d’en parler à mon boss ». Les victimes craignent ne plus être associées aux projets ou de perdre des responsabilités. Libérer sa parole à sa hiérarchie peut desservir « quand j’ai dit que j’étais victime de violences par mon compagnon tout de suite j’ai vu que mon boss cherchait à m’évincer de certains sujets ». A l’éternelle question pourquoi elle ne parle pas, nous suggérons que les organisations se questionnent sur quel est le terrain le plus propice à la libération de la parole. Les victimes peuvent être dans la sidération, le stress post-traumatique, le déni, la peur de perdre leur emploi… Toutes ces émotions cristallisent la parole. Et si les organisations étaient davantage soucieuses de la compréhension des situations de violences conjugales dans leur complexité, leur hétérogénéité et la temporalité.

La violence affecte la santé des individus ainsi que leurs comportements au travail

Farida que nous avons rencontré explique qu’elle a mis 7 ans et a eu deux enfants avec celui qui lui a fait subir humiliations, dénigrements, insultes, violences physiques, c’est sa DRH qui lui a tendu la main en toute discrétion. Farida venait pour faire une simple demande de logement, quelques heures plus tard une assistante sociale l’appelait sur son lieu de travail grâce à l’intervention de la DRH. Une action discrète qui a permis à cette victime d’éviter le pire avec ses enfants en bas-âges. Patricia nous explique qu’elle est divorcée depuis quatre ans et a toujours la boule au ventre quand son ex-conjoint lui envoie un sms, ses filles sont chez leur papa une semaine sur deux. « Je sais qu’elles sont mal là-bas, je dépose mes filles il est souvent bourré, j’angoisse jusqu’à ce qu’elles reviennent à la maison, que puis-je faire ?… J’ai raté une journée à mon travail car les filles m’ont appelé il était complètement déchiré ». Patricia craint que son ancien compagnon fasse une nouvelle procédure de justice, comme il l’a déjà fait auparavant. Les conjoints violents peuvent instrumentaliser l’appareil judiciaire dans le but de soumettre et contrôler la victime, la garde des enfants devient alors un outil de menace comme le souligne Louise « Il a porté plainte contre moi pour non-présentation d’enfants alors que les petits me suppliaient de ne pas les emmener chez lui… il cherche constamment mes erreurs pour faire une requête…il a même demandé à d’anciennes amies un témoignage disant que je m’occupais mal de mes enfants ». Ces violences continues altèrent la santé globale des victimes et ce pendant plusieurs années. La vie professionnelle des victimes de violences conjugales est durablement impactée ce qui soulève la question du rôle des entreprises.

Intégrer les violences conjugales au cœur des politiques RH et de l’organisation du travail

Outre la sortie de la violence, les enjeux de représentations de l’absentéisme, de la productivité, des compétences des victimes de violences mériteraient d’être repensées. Nadia nous a confié « quand j’ai quitté mon conjoint il m’a agressé physiquement, me géolocalisait, me harcelait d’appels et de messages…Quand j’en ai parlé à mon manager j’ai vu mes responsabilités diminuées, des projets où je n’étais plus associée…ça été la double pleine…même si je comprends j’aurais préféré être soutenu parce qu’à un moment il ne te reste que le boulot pour tenir… ».

Toutes les femmes ne sont pas exposées de la même façon. Les femmes divorcées ou séparées, celles en situation professionnelle instable, celles qui travaillent à temps partiel imposé ou qui ont connu des ruptures d’emploi déclarent plus de violences. Comme le met en exergue le témoignage de Béatrice « Il a tout fait pour que je quitte mon emploi, je n’ai rien vu venir, il me disait tu seras mieux en bossant pour moi que pour un patron, ça sera plus confortable, moins de stress…il m’a fait vivre un enfer…et je n’avais plus d’autonomie financière, plus de vie sociale, j’étais complètement à sa merci ». La précarité professionnelle, pour la femme ou pour le conjoint expose à davantage de violences conjugales.

En tant que chercheuses nous interrogeons les modèles existants qui ne prennent pas en considération dans l’accompagnement professionnel un phénomène qui touche une femme sur trois. Reconnaitre l’impact des violences conjugales comme un enjeu d’organisation de travail c’est inviter les entreprises à requestionner leurs approches en matière absentéisme, de formation, de carrière, de trajectoire professionnelle et d’employabilité. Nous prônons la nécessité de congés spécifiques violences conjugales, protocoles de sécurité, confidentialité accrue, et relais vers services spécialisés. Nous proposons également des politiques d’insertion qui intègrent cette réalité. Beaucoup de dispositifs d’accès à l’emploi pour les femmes ne prennent pas en compte que certaines d’entre elles subissent des violences, alors que cela influence directement leur possibilité de chercher un travail, de le conserver ou d’y être pleinement efficaces.

Laisser un commentaire

Retour en haut