Par Gamal EL BALLAT
Introduction
Depuis la publication de Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir (Harari, 2016), le débat sur l’avenir de l’humanité s’est enrichi d’une dimension technologique et philosophique nouvelle. Harari imagine un monde où, après avoir surmonté la faim, les pandémies et la guerre, l’humanité chercherait à transcender sa condition biologique pour tendre vers l’immortalité, le bonheur infini et la divinisation par la donnée. Cette spéculation, qui peut sembler éloignée des préoccupations managériales, trouve pourtant un terrain d’application singulier dans la gestion contemporaine des supply chains. Celles-ci se transforment à grande vitesse sous l’effet de l’intelligence artificielle, de la robotisation et de la gouvernance algorithmique.
La question centrale de cet article est donc la suivante : dans quelle mesure les thèses harariennes permettent-elles de penser les mutations actuelles du management en supply chain, et quelles en sont les limites éthiques et organisationnelles ? Pour y répondre, nous articulons un cadre théorique reliant Harari aux travaux récents sur la supply chain digitale, avant de développer une analyse critique autour de quatre axes : le dataïsme, l’augmentation de l’humain, la quête de perfection et la question sociale.
Cadre théorique
Les travaux de Harari (2016) reposent sur trois hypothèses majeures. Premièrement, l’humanité cherche désormais à dépasser ses limites naturelles (maladie, vieillesse, mort) par la biotechnologie et l’intelligence artificielle. Deuxièmement, la donnée devient la nouvelle divinité : le dataïsme érige la circulation de l’information en valeur suprême. Troisièmement, l’avènement du Homo Deus risque de créer des fractures inédites entre une élite « augmentée » et une masse d’individus « inutiles ».
Ces hypothèses peuvent être mises en relation avec trois courants de la recherche en supply chain management. D’abord, les approches centrées sur la digitalisation et l’Industrie 4.0, qui insistent sur l’importance des données et des technologies comme leviers d’intégration (Queiroz & Wamba, 2019). Ensuite, les travaux sur la résilience des chaînes, qui rappellent les limites des modèles hyper-optimisés face aux crises (Ivanov & Dolgui, 2020). Enfin, les approches critiques en management, qui soulignent les risques sociaux et éthiques d’une gouvernance algorithmique sans régulation (Dardot & Laval, 2009 ; Karlsson et al., 2022).
Ce croisement permet d’envisager la supply chain comme un terrain privilégié où se matérialisent les tensions décrites par Harari.
Analyse
Le dataïsme et la gouvernance algorithmique
Pour Harari (2016), le dataïsme remplace les anciennes religions par le culte de l’information. Dans les supply chains, cette logique est manifeste : IoT, blockchain et ERP produisent des flux de données en temps réel, permettant d’optimiser la demande et les stocks (Christopher, 2016). Mais, comme le rappelle Morozov (2013), ce solutionnisme technologique tend à masquer la dimension politique des choix. Qui contrôle la donnée – Amazon, Alibaba, SAP – détient le pouvoir. La gouvernance algorithmique pose donc un double défi : préserver l’autonomie managériale et garantir la transparence des décisions.
L’augmentation de l’humain et la robotisation
L’utopie du Homo Deus consiste à dépasser les limites biologiques. Dans la logistique, cette utopie prend corps avec les robots autonomes, les exosquelettes et les drones (Winkenbach & Merkert, 2020). Ces technologies prolongent certaines capacités humaines mais en rendent d’autres obsolètes. Teboul (2017) montre que les tâches répétitives, jadis sources d’emploi, sont absorbées par les machines, accentuant la polarisation du travail. La crainte hararienne d’une « classe inutile » trouve ici une traduction concrète.
L’obsession de la perfection et la vulnérabilité
Tout comme l’immortalité pour Harari, la supply chain vise un idéal : zéro délai, zéro défaut, zéro stock. Cette recherche d’optimisation extrême, héritée du lean, fragilise pourtant les systèmes. Ivanov (2021) démontre que les chaînes trop efficaces sont vulnérables aux crises (Covid-19, guerre en Ukraine). Latour (2017) rappelle que toute rationalité technique doit « atterrir » dans un environnement écologique et matériel. La quête d’une supply chain « immortelle » peut conduire à ignorer la valeur de la résilience et de la finitude.
La question sociale et l’exclusion
Enfin, Harari anticipe l’émergence d’une élite augmentée face à une masse exclue. La supply chain illustre déjà ce phénomène : automatisation des entrepôts, robotisation des ports, disparition d’emplois peu qualifiés. En parallèle, émergent des métiers de maintenance, de pilotage de robots et d’analyse de données. La fracture entre inclus et exclus s’accroît, et pose la question de la responsabilité des managers dans la formation et la reconversion (Karlsson et al., 2022).
Discussion
Le parallèle entre Homo Deus et la supply chain n’est pas une simple analogie littéraire : il révèle des tensions fondamentales dans la gouvernance des flux contemporains. Toutefois, il importe de nuancer le déterminisme technologique de Harari. Si ses thèses stimulent la réflexion, elles tendent à naturaliser l’inéluctabilité de l’IA et de l’automatisation. Or, l’avenir de la logistique est aussi déterminé par des choix politiques, sociaux et écologiques (Ivanov & Dolgui, 2020).
La réflexion critique de Morozov (2013) sur le solutionnisme et celle de Latour (2017) sur les limites planétaires rappellent que la technologie ne peut pas tout résoudre. Fukuyama (2016), quant à lui, alerte sur les risques d’une humanité posthumaine qui minerait les droits universels. Enfin, Sloterdijk (Cité par Duclos, V. 2016), invite à repenser les « anthropotechniques » comme des pratiques devant être accompagnées d’une culture éthique. Ces apports convergent pour souligner que la supply chain ne peut être pensée uniquement comme un dispositif technique mais doit être envisagée comme un système social et moral.
Conclusion
Homo Deus n’est pas une prophétie mais une provocation. Appliqué au management des opérations, il éclaire les promesses et les dangers de la digitalisation des supply chains : culte de la donnée, robotisation, obsession de la perfection, exclusion sociale. La leçon principale est que la quête de puissance technologique ne peut se passer d’une sagesse éthique. L’avenir de la logistique ne réside pas seulement dans les algorithmes et les robots, mais dans la capacité des organisations à préserver la dignité humaine, la résilience systémique et la responsabilité sociale. Loin du fantasme d’une supply chain immortelle, il s’agit d’inventer une supply chain habitée, conciliant performance et humanité.
Références
- Christopher, M. (2016). « Logistique et gestion de la chaîne d’approvisionnement : logistique et gestion de la chaîne d’approvisionnement » . Pearson UK.
- Teboul, B. (2017). « Robotariat-Critique de l’automatisation de la société ». Editions Kawa.
- Dardot, P., & LAVAL, C. (2009). « La nouvelle raison du monde », la découverte.
- Fukuyama, F. (2016). « Gouvernance : que savons-nous et comment le savons-nous ? ». Revue annuelle de science politique , 19 (1), 89-105.
- Harari, Y. N. (2016).” Homo Deus: A Brief History of Tomorrow”. Harvill Secker.
- Ivanov, D. (2021). « Viabilité de la chaîne d’approvisionnement et pandémie de COVID-19 : généralisation conceptuelle et formelle de quatre grandes stratégies d’adaptation ». Revue internationale de recherche sur la production , 59 (12), 3535-3552.
- Ivanov, D., et Dolgui, A. (2020). « Viabilité des réseaux d’approvisionnement interconnectés : étendre les perspectives de résilience de la chaîne d’approvisionnement à la survie. Un document de position motivé par l’épidémie de COVID-19 ». Revue internationale de recherche sur la production , 58 (10), 2904-2915.
- Latour, B. (2017). « Où atterrir?: comment s’ orienter en politique ». La découverte.
- Karlsson, S. A., et al ; (2022). « Rethinking supply chain ethics in the digital era ». Journal of Business Logistics, 43(2), 105–118. https://doi.org/10.1111/jbl.12291
- Morozov, E. (2013). « To save everything, click here: The folly of technological solutionism. PublicAffairs.
- Queiroz, M. M., & Wamba, S. F. (2019). Blockchain adoption challenges in supply chain. Computers & Industrial Engineering, 137, 106–115
https://doi.org/10.1016/j.cie.2019.106115. - Duclos, V. (2016). « Anthropotechniques: sur la relation entre technologie et humanité chez Peter Sloterdijk ». Sociétés, 131(1), 41-49.
- Winkenbach, M., & Merkert, R. (2020). « Advanced logistics and automation ». Transportation Research Part E: Logistics and Transportation Review, 135, 101–113. https://doi.org/10.1016/j.tre.2020.101113



