Par Adel ALOUI
La fin de la guerre entre les États-Unis et l’Iran demeure incertaine. Au-delà des aspects militaires, diplomatiques ou économiques, cette incertitude tient aussi à la manière dont les dirigeants conçoivent le pouvoir politique et interprètent le leadership de leurs adversaires. L’analyse des représentations du pouvoir peut ainsi éclairer certaines stratégies adoptées dans ce conflit, en particulier, la stratégie de changement de régime attribuée à l’administration de Donald Trump qui semble reposer sur une conception spécifique du leadership politique, fondée sur une vision hiérarchique du pouvoir du régime iranien. Cependant, le rôle joué par le guide suprême iranien Ali Khamenei pourrait être interprété, dans une perspective purement analytique, comme relevant davantage d’une logique symbolique proche du mythe du héros.
Selon certaines analyses, la stratégie américaine dans ce conflit s’est inscrite dans une logique de changement de régime reposant sur l’élimination de son sommet. Dans cette perspective, la neutralisation du leader principal pourrait, selon la stratégie américaine, entraîner l’effondrement de l’ensemble du système politique (Bergengruen et Ward, 2026). Une telle stratégie semble s’inscrire dans une vision particulière du leadership politique, que l’on peut rapprocher d’une simple conception hiérarchique du pouvoir. Dans cette approche, la communauté politique est structurée selon une organisation pyramidale, au sommet de laquelle se trouve une autorité centrale concentrant la capacité d’orientation et de décision. Cette vision du pouvoir trouve des analogies dans certaines représentations mythologiques. Comme le rappelle Aloui (2015), selon ces représentations, « la communauté des hommes comme la communauté des dieux sont fondées sur une organisation hiérarchique qui implique souvent des rapports de domination, d’autorité, de pouvoir et de servitude. ». Dans la mythologie grecque, cette organisation hiérarchique est particulièrement visible dans la figure de Zeus, considéré comme le dieu suprême de l’Olympe dont « aucun pouvoir ne siège au-dessus du sien »[1]. Selon cette conception, la concentration du pouvoir au sommet de la pyramide implique que la stabilité du système dépend largement (et uniquement ?) de la position et de la capacité d’action du leader hiérarchique.
Cette représentation du pouvoir semble correspondre à l’interprétation que certains décideurs américains ont pu faire du système politique iranien ; le guide suprême serait alors assimilé à une figure centrale dont l’autorité garantirait la cohésion du régime. Cela conduirait alors logiquement à penser que la disparition de ce sommet pourrait entraîner l’effondrement du système. Toutefois, cette lecture hiérarchique du pouvoir adopté par l’administration américaine peut se heurter à une autre réalité symbolique selon laquelle l’autorité de certains leaders ne repose pas uniquement sur leur position hiérarchique mais également sur une dimension narrative et symbolique. Dans le cas de l’Iran, l’analyse du leadership d’Ali Khamenei peut être interprétée comme s’inscrivant, en partie, dans une logique proche du mythe du héros.
Dans la tradition mythologique, le héros occupe une place particulière entre les dieux et les hommes. « Dans son acception première, le héros est avant tout un combattant courageux qui brille tant par ses actes que par ses pensées et connaît une belle mort au point que des sanctuaires lui sont érigés et des chants immortalisent par des aèdes » (Aloui, 2015). Cette représentation du leader possède une dimension symbolique importante dans la construction du leadership. Le héros possède des qualités extraordinaires tout en conservant une nature profondément humaine. Il « connait le tragique de la réalité humaine et il est mortel même si sa mort lui permet d’accéder à une forme d’immortalité grâce à ses gloires gravées dans la mémoire collective. » (Aloui, 2015). Ou aussi comme le soulignent Watthee-Delmotte et al. (2003), le héros est « fondamentalement prochain, c’est-à-dire à la fois proche et lointain ». Cette double dimension du leader renforce sa capacité d’identification : il demeure suffisamment proche pour être compris et admiré, tout en restant suffisamment distant pour incarner un idéal, même disparu.
Appliquée au leadership politique, cette logique héroïque signifie que l’autorité d’un dirigeant peut s’ancrer dans une dimension symbolique et narrative qui dépasse la simple structure hiérarchique et institutionnelle. Le leader devient alors une figure incarnant une histoire et un idéal collectif et sa disparition physique ne signifie pas nécessairement l’effondrement du système qu’il représente. Au contraire, sa disparition peut parfois renforcer la dimension symbolique de sa figure et consolider la cohésion de sa communauté politique. Cette différence d’interprétation du leadership peut contribuer à éclairer certaines incertitudes stratégiques dans le conflit actuel entre les États-Unis et l’Iran. Lorsqu’une stratégie repose sur l’hypothèse d’un pouvoir strictement hiérarchique, elle suppose que la neutralisation du sommet de l’appareil dirigeant entraîne mécaniquement la désorganisation du système. En revanche si l’autorité du leader repose également sur une dimension héroïque et symbolique, la structure politique peut maintenir, dans une certaine limite, sa cohésion malgré l’absence de sa figure centrale.
Dans ce contexte, l’incertitude géopolitique qui pèse sur l’évolution du conflit s’explique en partie par cette divergence de représentations du pouvoir. D’une part, une conception hiérarchique du leadership conduit à envisager la transformation politique comme un processus déclenché par l’élimination du sommet de la pyramide. De l’autre part, une conception héroïque du leadership suggère que l’autorité politique peut perdurer au-delà de la disparition du leader grâce à la force des représentations collectives qui lui sont associées. Ainsi, l’analyse du conflit actuel ne peut se limiter aux seuls aspects militaires ou géopolitiques. Elle doit également prendre en compte les dimensions symboliques et culturelles du leadership.
[1] Eschyle, Les Suppliantes, v. 595-599.
Aloui, A. (2015). Figurations mythiques dans l’exercice du pouvoir organisationnel. Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels – RIPCO, HS(Supplement), 57-75. https://doi.org/10.3917/rips1.hs02.0057.
Watthee-Delmotte, M., Deproost, P.-A., & Van Ypersele, L. (2003). Héroïsation et questionnement identitaire en Occident : Héroïsation / antihéroïsation – civilisation : barbarie. Cahiers électroniques de l’imaginaire, e-Montaigne.



