Par Ibrahima FALL (Directeur de l’Institut du Travail Réel) & Nabil OUARSAFI (Enseignant Chercheur HDR)
Le Maroc à l’instar de toutes les nations du monde doit faire face aux transformations technologiques (automatisation, IA…), véritables enjeux de développement et de croissance. Ces transformations ne sont pas simplement des changements techniques, ce sont d’abord des projets de société à penser car elles nécessitent de nouvelles dynamiques humaines et sociales au service d’une performance soutenable dans le temps et dans l’espace.
Pour faire face à ces défis, il est urgent de rappeler une vérité essentielle occultée par le solutionnisme ambiant (tout problème de tout ordre aurait une solution technique) : il n’y pas de transformation réussie sans souveraineté managériale et donc en l’espèce sans une certaine marocanité du management et ceci au moins pour plusieurs raisons :
La première raison peut paraitre paradoxale : aujourd’hui, selon les études (Forrester, Gartner…), entre 60 et 80% des projets dits de transformation digitale sont des échecs malgré les efforts colossaux en conduite du changement. Au Maroc, La transformation digitale est le nouvel impératif stratégique de toutes les organisations. L’environnement externe exerce une pression accentuée par les évolutions en cours.
« La Stratégie Maroc Digital 2030 » conçue et chapeautée par le Gouvernement illustre cette volonté d’inscrire le royaume dans cette compétition mondiale.
Mais Les résultats de ces projets énergivores et très onéreux sur le plan financier restent souvent en deçà des attentes.
Une des causes de ces échecs réside notamment dans la confusion entre changement/transformation. En effet, transformer, ce n’est pas simplement mettre en œuvre des outils, de nouveaux procédés techniques, c’est surtout mettre en œuvre un environnement capacitant pour insuffler les conditions optimales, le pouvoir d’agir nécessaire aux acteurs pour une utilisation intelligente des prescriptions en contexte (outils, procédés, procédures…). En pensant qu’il suffit, pour qu’une technologie s’encastre dans le réel, de juste informer, former, coacher, on fait fi de la dimension culturelle de l’adoption des technologies mais aussi de la nécessaire prise en compte de la sagesse pratique, la fameuse mètis, pour faire face à un réel qui se renouvelle sans cesse et qui ne se laisse pas appréhender du haut d’une chaire ou d’une « supra-expertise ». Ce qui a fait dire à Emmanuel mounier, à juste titre, qu’une « action n’est valable et efficace qui si d’abord elle a pris mesure de la vérité qui lui donne son sens et de la situation historique, qui lui donne son échelle en même temps que ses conditions de réalisation ».
Pour justifier les résultats décevants, les personnes chargées de l’exécution sont mises sur le banc des accusés. Oui, trouver rapidement des responsables est une vieille technique pour cacher l’aveuglement de certains dirigeants. « La résistance au changement », « le manque des softs skills », etc. sont brandis pour tourner la page en attendant la prochaine transformation.
La demande accrue sur les softs skills, malgré leur importance, peut sonner parfois comme un cri d’alarme. L’incapacité à appréhender les enjeux et le fonctionnement réels des organisations est remplacée par une volonté de doter les salariés des nouvelles compétences. Charge à eux, alors, de surmonter les obstacles engendrés par ce même management et qui échappent à son contrôle avec le temps.
La seconde raison tient au fait qu’aucune transformation technologique n’arrive dans un environnement neutre. Le corps social dans lequel vient s’encastrer la technologie (la société dans son ensemble, l’entreprise, etc.) possède toujours ses propres logiques dont la prise en compte est indispensable pour la réussite de la transformation.
Transformer, c’est modifier à bon escient un corps social. Cela nécessite de faire évoluer les dynamiques sociales en vigueur dans le sens que l’on souhaite pour une utilisation optimale de la technologie et cela ne se décrète pas. Il est donc nécessaire de comprendre ce qui fait sens pour les acteurs, ce qui permet à ces derniers de se reconnaitre dans ce qu’ils font et donc dans ce qu’ils sont malgré les contingences du réel. Il est donc illusoire de penser qu’on peut réussir une transformation en traitant le marocain comme un français, un américain ou un sénégalais. Le changement est perçu selon des modèles mentaux différents, lesquels sont façonnés par la notion du « Mektoub » dans la culture marocaine. Le changement est une réponse à une force supérieure et transcendante qu’il faut d’abord accepter comme démonstration de résistance avant de l’apprivoiser pour en faire le moteur de la transformation.
La technologie comme tout prescrit n’est jamais suffisante pour engendrer les dynamiques nécessaires à son appropriation. Changer les pratiques d’une institution nécessite de prendre en compte les « ruses de l’intelligence en contexte » qui ne peuvent appréhender qu’en s’extrayant d’un certain universalisme technologique pour penser les contextes à hauteur d’Homme avec les acteurs concernés et dans leurs cultures.
Enfin, toute technique, toute technologie contient une métaphysique : Les outils et autres procédés techniques sont toujours utilitaristes comme l’a bien analysé Jean-Pierre Séris : « la conception d’un procédé technique est une pensée intéressée, un calcul des avantages et des inconvénients, en forme de bilan. Au savoir qui cherche les causes pour comprendre, répond le savoir-faire, qui obtient, produit et reproduit les effets désirés, qui seuls importent à la poursuite de l’action ». Le but d’un procédé technique n’est donc ni le bien, ni le juste ni le vrai mais l’efficace. Tout procédé technique est donc un jugement de valeur comme le précise d’ailleurs Séris. Il est toujours un parti pris sur le réel. Un tel parti pris est-il entendable dans la société marocaine ? Dans le contexte marocain, quel que soit le corps social concerné (entreprise, société), quel arbitrage entre utilitarisme et altruisme, justesse et justice peut être acceptable pour obtenir le plus en sacrifiant le moins ? Ce sont autant de questions qui sont souvent des angles morts dans les réflexions sur les transformations et dans la nécessaire prise en compte d’une certaine souveraineté culturelle dans les affaires technologiques.
Pour toutes ces raisons, nous pouvons dire que penser et mettre en œuvre des transformations à bon escient, c’est s’inscrire dans une certaine historicité et dans une culture. Ainsi, curieusement, au moment où les technologies s’internationalisent par le truchement notamment des GAFAM, il y a nécessité pour les pays et pour les entreprises d’aller vers une véritable souveraineté managériale pour réussir les transformations au-delà d’une simple mise en œuvre des technologies.
Une telle souveraineté passera d’une part par le développement de la capacité des institutions et des entreprises à mobiliser des ressources managériales en résonance avec l’ancrage culturel du pays en s’appuyant sur ce qui « anime » les gens dans la culture donnée et ainsi penser les transformations technologiques au service de ces derniers et d’autre part, la nécessité de rompre avec les fameuses « bonnes pratiques » qui n’ont rien de pratiques car elles font souvent fi du contexte d’utilisation des technologies, de la nécessaire délibération sur les enjeux essentiels et de l’expression de la sagesse pratique nécessaire pour ancrer des dynamiques sociales nouvelles dans un construit culturel et social donné.


